Trois fois par jour, avant chaque repas, nous grimpions, tête en bas, sur une planche en bois et devions expectorer pendant dix
minutes. Le poids de notre corps reposait sur les épaules. Je ne sais pas pour les autres, mais, moi, comme j'étais maigre aucun bourrelet de graisse n'atténuait la douleur. La monitrice
nous surveillait, et gare à celui ou celle qui s'agitait trop, car il avait droit à du rab !
Après mon opération des sinus à l'hôpital de Montélimar, j'eus droit à un régime de faveur : faire ma déclive sur une table, le
poids se répartissant sur la longueur des jambes et la paume des mains. C'était moins pénible. Moins d'irrigation brutale du cerveau. Ce n'est pas pour autant que je suis devenue plus
intelligente. (On ne ricane pas - je vois vos grimaces derrière l'écran de votre ordinateur, faut pas croire ! Mon ordi me répète tout). Je rappelle que la scène se situe à la fin des années
cinquante et au début des années soixante. La Dilatation des Bronches, sur les radios, avaient un aspect semblable aux bronches atteintes de tuberculose. De résultats négatifs en résultats
négatifs, de préjugés médicaux en préjugés médicaux, j'ai dû perdre une dizaine d'années. Les médecins ne voyaient que le train au premier plan, leur regard myope et leur ignorance les
empêchaient d'apercevoir les autres convois en arrière-plan. Les investigations médicales, ce n'étaient même pas de la fiction : cela n'existait pas.
Chaque mois, le médecin venait pour la séance de Lycopodiol (je ne suis pas sûre de l'orthographe, je n'ai rien trouvé dans google).
Il s'agissait de nous injecter ce produit directement dans les poumons grâce à un tuyau de caoutchouc rouge. Super efficace, un monsieur propre dynamisé ! Il fallait patienter, pour tenir le
coup durant le temps de la radio. Ensuite, nous filions en courant nous libérer les bronches du mucus.
Quand nous quittions le Centre médical, nous avions le droit d'acheter une déclive miniature en bois.
Ce matin, je me promenais sur le blog de Pipolin , quand, mon regard qui vagdabonde toujours en diagonale, tombe sur ce bout de
phrase :
"Dominique, nique, nique...;" et, ô ! madeleine ô ! réminiscence, je me revois en rang dans le dortoir de la Clinique de Bellevue avec notre monitrice qui nous faisait chanter le
refrain :
"Dominique, nique, nique
S'en allait tout simplement,
Routier, pauvre et chantant
En tous chemins, en tous lieux,
Il ne parle que du Bon Dieu,
Il ne parle que du Bon Dieu"
Elle était belge, Elle s'appelait Jeannine Deckers, soeur Luc-Gabrielle. Elle s'est suicidée en 1985. Au départ tout était bénéfice pour le couvent, puisque c'est lui qui touchait les
royalties. Elle a été une contestataire dans l'air du temps de l'époque.Elle a bravé les dictats homophobes.
Carte postale ancienne de CPAPHIL. - Travaux graphiques de Francine Chauvet.
J'ai eu un mal fou pour trouver cette unique photo en noir et blanc de la Clinique Bellevue, dans laquelle j'ai séjourné après mon passage
à Blancheneige, au début des années soixante.
Les choses sérieuses
débutèrent à Dieulefit. Blancheneige, c’était des vacances. Pas d’école, juste quelques cours dispensés par une institutrice indulgente.
La terre blanche et poussiéreuse renvoyait la chaleur. Le taxi nous déposa devant
la villa, ma mère, moi et ma valise. L’angoisse de l’abandon et de l’inconnu m’étreignait. Le voyage en autorail avait été épuisant, surtout pour ma mère qui souffrait du mal des transports
(j’en ai, - hélas ! – hérité). L’assistante du médecin responsable nous accueillit avec une monitrice qui s’empara de mon bagage. Nous fûmes reçues par le docteur qui m’examina pendant
que ma mère parlait, parlait, parlait, racontait toutes les misères que je lui causais en étant sans cesse malade. Dilatation des Bronches, DDB. Le médecin la laissait s’épancher en posant
de temps à autre une question bien précise. Heureusement qu’elle n’a pas abordé le thème « caractère » ; je me serais encore retrouvée au piquet ! Quoique, je
déblatère : pas avec ce docteur aux gestes délicats, à la voix douce et posée. Je l’ai aimé tout de suite. La monitrice revint me chercher. Il n’y eut pas d’embrassade, ma mère ne m’a
pas dit ; « au revoir » et je ne l’ai plus revue pendant plusieurs mois.
« Je m’occupe de ton dortoir », m’expliqua la jeune dame en blouse
blanche
Et sans plus d’autres paroles elle me conduisit au dortoir, une grande pièce en
angle éclairée par trois grandes fenêtres. Le soleil donnait à plein. Mon lit était le premier près de la fenêtre qui s’ouvrait sur la façade que l’on apercevait quand on grimpait la
colline. Elle me montra mon placard afin que j’y rangeasse mes affaires. Elle prit la poupée Bella que ma grand-mère maternelle m’avait offert. Elle l’examina et je sentais son
admiration : elle était vraiment belle ma poupée avec ses cheveux blonds crantés, retenus sur la nuque dan un filet, son manteau en velours rouge vif, assorti à la robe. Pour nous les
petites filles, une poupée, c’était important, très important. Ce n’était pas un jouet, c’était une personne, une compagne de solitude qui nous écoutait avec un sourire éclatant. Ses grands
yeux bleus vous regardaient derrière des cils recourbés et longs qu’une star aurait enviés. La monitrice l’installa en position assise contre le polochon. Elle désigna l’ensemble du dortoir
d’un geste ample :
« Tu vois, tout le monde a une poupée ou un poupon installé sur le
lit. »
Je me sentis rassurée sur le sort de ma petite compagne muette, mais toujours
souriante.
Tu as fini ?
Oui, madame
Tu m’appelles Elisabeth, comme tout le monde. Allez ! zou ! à
l’infirmerie ! »
En ce lieu qui sentait l’éther l’on me saupoudra la tête de blanc et l’on enferma
ma chevelure blonde et bouclée dans un bonnet de coton. Opération anti-poux pour les nouveaux arrivants !
Marie ne dormait plus depuis trois quarts d’heure. Elle entendit le fils se lever. Il
était cinq heures vingt. Elle tira la table de lit et ouvrit l’ordinateur de couleur bordeaux qui était posé dessus. Google : sanatorium Haute- Savoie : rien ; maisons de repos
Haute-Savoie : rien ; MGEN : elle trouva enfin ce qu’elle cherchait : Blancheneige ! Elle se souvenait maintenant. Aucune photo. Elle aurait bien voulu
en trouver une pour être sûre qu’il s’agissait bien du lieu où elle avait séjourné. Rien sur le site de la mutuelle. Google : aérium Blancheneige. Sur
priceminister elle tomba sur une vieille revue de la MGEN proposée 15 euros qui présentait l’aérium en couverture. Elle ne connaissait pas le nom de la ville où s’élevaient le chalet et le
bâtiment rectangulaire qui jouxtait en L : Essert-Romand, altitude : 938 m. Il avait été fermé en 1999. Très peu de détails lui revenaient : la neige où ils s’enfonçaient jusqu’à
la taille malgré l’interdiction des monitrices. Du blanc pendant des mois. Des jeux de luge étaient organisés régulièrement sur la pente devant l’établissement. Une institutrice dispensait chaque
jour quelques heures de cours aux enfants les mieux portants.
La toilette du soir était surveillée par une monitrice que personne n’aimait, car elle
aimait donner des coups de règle sur les doigts sous n’importe quel prétexte.
Marie n’arrivait pas à s’endormir à la lumière bleue de la veilleuse qui éclairait le
dortoir. On finit par l’installer dans l’une des rares chambres individuelles, au deuxième étage du chalet. Un souvenir plus vif était relié à ce séjour en aérium : sa mère malade avait
failli se faire renverser par une micheline, dans une gare où elles avaient changé de train. Le mal de transport, c’est terrible. Marie l’avait rattrapée par le bras juste à temps. Le reste
de cette période s’est enfoncé dans une nébuleuse d’ennui. Le cours de sa vie actuelle n’en sera pas modifié.
Katzou posa une patte prudente sur le genou de sa maîtresse dont elle n’aimait pas le
regard perdu dans le vague. Marie caressa la nuque du félin qui ronronna et se roula en boule sur les genoux. Elle referma le couvercle de l’ordinateur et pris l’un des romans
de la série« Fortune de
France » de Robert Merle. La fiction allait la conduire dans
des souvenirs fictifs qui ne lui appartenaient pas.
C'était une perle, une vraie perle avec un cœur débordant d'amour. Une institutrice dévouée qui ne se préoccupait pas des
horaires dépassés pour s'occuper d'un enfant en difficultés psychologiques, mais pas intellectuelles. C'était une vraie vocation chez elle. Une institutrice de campagne, quelque part dans le
Tarn, à la fin des années cinquante, et au début des années soixante.
Les classes uniques sont des bijoux de culture. Elle dispensait son cours à une
section, donnait un exercice, puis s'occupait d'un autre degré. Elle avait remarqué cette enfant à la santé fragile qui terminait en avance ses exercices et répondait aux questions de la section
supérieure. Ses connaissances étaient irrégulières.
Conséquence d'avoir été maltraitée par cette folle de Vincennes qui ne supportait
pas que l'enfant portât le même patronyme qu'elle.
Elle convoqua la mère de l'enfant pour lui proposer de lui donner des cours
particuliers chaque soir.
- « Votre enfant est intelligente, mais elle a
des lacunes. »
Chaque soir, après les cours, cette institutrice dévouée, patiente, s'occupa de
moi, me redonna confiance. C'est elle qui m'a sauvée.
Merci, madame l'institutrice de m'avoir comprise et d'avoir consacré
gratuitement, je le souligne, des heures au détriment de sa vie personnelle. Ma mère et elle devinrent amies.