3 ~ Retour à travers la forêt
Glamor gambadait tout excité d’avoir un compagnon de jeu. Rires d’enfant et jappements joyeux se mêlaient. Pierre Almaric cheminait derrière eux. Il se sentait
heureux de leur présence animée et ludique. Yves avait ramassé un morceau de branche cassée et le lançait. Glamor courait comme un fou pour l’attraper et le ramener. Dans son élan, il
dérapait, tombait parfois sur son arrière-train, mais rebondissait sur ses quatre pattes souples et filait déposer son trophée au pied d’Yves pour qu’il le relançât.
Pierre Almaric avait été un enfant aussi imprudent que le jeune Yves. Ses aînés, aussi anxieux que lui désormais, l’avaient maintes fois sermonné lorsqu’il
partait à l’aventure et oubliait l’heure de rentrée pour le dîner ou le souper. La paternité s’accompagne de la peur de perdre ses enfants, de les voir souffrir, d’être malheureux.
Aujourd’hui, il se comportait comme les anciens. A ses trois enfants, il apprenait la forêt pour qu’ils la respectassent et en déjouassent les dangers. Son esprit fixé sur l’éducation des
enfants, sa main plongea dans la poche à rabat cousue sur la jambe droite de son pantalon, agrippa la pipe dont le tuyau se retrouva coincé entre les dents et mâchouillé selon le rythme des
fluctuations spirituelles. Il …
Yves s’était retourné et le regardait avec des yeux ronds et la bouche béante.
- « Il ne faut pas fumer dans la forêt !
- Je ne fume pas.
- Alors, pourquoi vous avez votre pipe dans la bouche ?
Pierre glissa promptement l’objet du délit dans la poche à rabat. Quel idiot !
- C’était machinal mon garçon. Quand je réfléchis, j’ai besoin de mâchouillé le tuyau de ma pipe.
- Et vous réfléchissiez à quoi ?
- Qu’il faut que je t’apprenne la forêt.
Un large sourire et des yeux brillants récompensèrent l’idée du garde forestier.
- J’en parlerai à ton père. Peut-être voudra-t-il nous accompagner puisqu’il est artiste peintre.
- Moi aussi je veux dessiner la forêt.
- Bien sûr. Au contraire, c’est une excellente idée ! Pour comprendre la nature, pour l’observer, il faut prendre son temps.
Elle a son propre rythme et nous devons nous adapter à elle. Ecoute ! Ferme les yeux ! Ralentis ta respiration ; accorde-la avec le bruissement des feuilles bercées par
le vent. »
Ils s’étaient arrêtés et tendaient leurs oreilles. Le chien, assis sur son arrière-train, contre la jambe de son maître, haletait la langue pendante sur le
côté et les regardaient avec incompréhension. Trop calme ce nouveau jeu. Puis, il s’allongea en travers du sentier, posa son museau sur une patte avant, les paupières tombèrent, se
relevèrent, tombèrent, se relevèrent un peu moins haut à chaque fois, et, enfin se fermèrent.
Le garde, derrière le gamin, à sa droite se pencha vers son oreille et murmura :
- « Tu entends ?
Un martèlement léger, rapide et continu se fit entendre et se termina en à-coups. Ensuite des « pit ! pit ! » aigus et espacés
s’élevèrent avant de se transformer en une cascade de sons modulés qui s’amplifièrent.
- Alors, gamin ?
- Le premier, c’est fastoche ! C’est un pic vert ! Le deuxième, je ne sais pas.
M. Almaric sourit :
- Tu n’as entendu qu’un seul oiseau et c’est un pic épeiche. E accent aigu, p, e, i, c, h, e.
Yves leva les sourcils et pencha la tête, le visage levé vers l’adulte :
- Ah ? Quelle est la différence ?
- Le pic vert ne martèle pas comme le fait le fait le pic épeiche pendant la saison des amours. Et, puis, à l’intérieur des forêts,
ce n’est pas le territoire des pics verts. J’ai un livre et une cassette à la maison, Je te les prête, mais tu me promets de ne pas les abîmer.
- Merci M. Almaric.
- Allez ! En route, ! On nous attend à la maison.
- Chez vous ?
- Oui, chez moi.
- Mais il faut que je rentre chez moi. Je vais me faire disputer. Je suis en retard
D’une pichenette entre les omoplates, le garde forestier poussa Yves devant lui.
- Fais ce que je te dis et avance. Accélère, mon garçon ! »
La promenade et l’observation étaient terminées. Ils pressaient le pas, Glamor trottinant sur leurs talons. Une trouée devant eux éclaira le sentier,
annonçant l’orée. L’appel lointain d’un coucou accueillit leur sortie du bois et inspira ce commentaire à Yves :
- « Je n’aime pas les coucous ! Ils volent le nid des autres !
- Mère coucou guette l’envol d’une femelle d’une autre espèce pour y déposer son propre œuf. A la naissance, le jeune coucou jette
les autres œufs et oisillons.
- C’est cruel ! Je n’aime pas les coucous ! Je les déteste !
- La nature n’est pas toujours gentille, dit M. Almaric se retenant de rappeler les imprudences de l’enfant qu’il avait trouvé
endormi près d’un étang aux rives spongieuses et traîtresses.
- Hum ! Hum ! » émis Yves du fond de la gorge.
Le sentier se transforma en allée cavalière. Au bout, la barrière en bois qui empêchait les quatre roues du tout- venant de pénétrer dans la forêt. De l’autre
côté de la départementale étroite et bombée, s’ouvrait l’entrée de la cour de la maison forestière. La silhouette blanche d’une Golf garée devant la porte noua le ventre d’Yves et accéléra
son rythme cardiaque. L’éraflure juste en dessous du rétroviseur droit, confirma sa crainte. Ouille ! Ouille ! Ouille ! qu’est-ce qu’il allait prendre ! Son père
pouvait avoir des colères terribles. Il posa le pied sur le seuil de pierre incurvée en son milieu par des siècles de passage, et abaissa lentement le bec- de- canne dans l’espoir de ne pas
se faire remarquer trop tôt. Une poigne ferme se referma sur le col de sa chemisette et le tira en arrière.
- « Où vas-tu, bonhomme ? lui demanda son père en riant.
Soulagé, Yves lâcha son carton à dessin et se jeta au cou de son père, lui enserrant la taille de ses jambes. De surprise l’adulte faillit basculer
en arrière.
- Hé ! Bonhomme ! Doucement ! Lâche-moi ! Tu vas me faire tomber !
- Je suis bigrement en retard, papa !
- Ça, on peut le dire ! Heureusement que M. Almaric connaît les endroits où tu as l’habitude d’aller.
Yves grimaça un sourire.
- Allez ! Viens ! C’est par ici que ça se passe !
Martin traversa la cour et attendit que son fils le rejoignît pour poser la main sur la poignée de la porte de la resserre.
jeudi 6 août 200906/08/2009 19:20:45